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DIALOGUE PARTIES PRENANTE, PRODUCTION ET CONSOMMATION RESPONSABLE "Se concerter n'est pas négocier"
Acteur: / Localisation: / Transition:
4 octobre 2018

Le magazine Campagnes & Environnement a interviewé Emmanuelle Brisse, directrice associée de Transitions sur l'intérêt des concertations entre les ONG de protection de l'environnement et plus largement les acteurs de la société civile, et les filières agricoles. Interview réalisé par Thomas Turini, Directeur de la publication de Campagnes & Environnement Directrice associée du cabinet Transitions, Emmanuelle Brisse est la cheville ouvrière des concertations entre les ONG et les filières agricoles : Interbev, Cniel, Prince de Bretagne, Inaporc,…Avec Emmanuelle, il faut tout mettre sur la table, mais rester authentique. Rencontre avec une femme « du milieu ». Ancienne journaliste et directrice de communication de Greenpeace France, Emmanuelle Brisse est aujourd’hui une des trois associés du cabinet Transitions, spécialisé dans le conseil en développement durable. Après avoir mené les concertations entre l’interprofession bétail et viandes et les ONG de protection de l’environnement, de 2011 à 2015, elle travaille aujourd’hui avec le Cniel, Inaporc ou encore la marque coopérative Prince de Bretagne. Campagnes et environnement : Comment êtes-vous arrivée dans la concertation agricole ? Emmanuelle Brisse : À l’occasion d’une réunion de représentants des filières agricoles en 2010. Chacun s’accordait sur le fait qu’il était impossible de discuter avec les ONG, car elles n’écoutaient pas. Arrivant de Greenpeace, je me suis faite toute petite, mais j’ai osé un « vous vous trompez ». Car on ne voit que la face émergée, médiatique des ONG, alors qu’elles sont ouvertes au dialogue et même en demande d’échanges transparents et ambitieux. Ce qu’elles refusent c’est d’être consultées sans véritable ambition de transparence ni de démarche de progrès. Leur rôle n’est pas de cautionner telle ou telle stratégie RSE mais de challenger ces stratégies dans le but de les renforcer.. L’interprofession bétail et viandes Interbev m’a ensuite recontactée pour savoir comment faire. Cela a été un déclic pour chacun d’entre nous. C&E : Certains continuent de dire qu’il n’est pas possible de discuter avec les ONG et qu’elles contribuent à ce que la presse agricole a nommé « l’agribashing ». Qu’en pensez-vous ? E.B. : Le secteur agricole est surtout malmené par les médias, beaucoup plus que par les ONG. Certains journalistes, faute de connaissance sur l’agriculture et/ou à des fins d’audimat, simplifient voire même caricaturent les positions des ONG qui comprennent beaucoup mieux les contraintes des agriculteurs que ce qu’il est possible de voir ou de lire dans les médias. Je comprends les agriculteurs quand ils disent : « quoi qu’on fasse, on est critiqué » C’est justement parce qu’il y a de la frustration qu’il est important de prendre le temps de bâtir un dialogue constructif et apaisé avec la société civile afin de présenter et de débattre en toutes connaissances de cause, des atouts et des contraintes de telle ou telle filière et de trouver, ensemble, des solutions concrètes et réalistes à mettre en œuvre à court, moyen et long terme. C&E : Quelle analyse faites-vous sur les ressemblances et différences entre les ONG et le secteur agricole ? E.B. : Le caractère authentique est le premier des points communs. C’est pour cela que j’aime travailler avec le monde agricole et avec les ONG. Les agriculteurs ne partagent pas toutes mes convictions mais il n’y a pas d’hypocrisie : on se dit les choses. Chez les ONG, idem, c’est un combat militant et passionné. C’est aux côtés des militants radicaux dans le sens « prendre les problèmes à la racine » que j’ai appris que ce n’était pas en étant extrémiste qu’on pouvait changer les choses. Nous sommes dans un monde complexe. Tout n’est pas noir ou blanc et ne se résume pas à 280 signes sur twitter. L’agriculture est une science complexe qui demande à être expliqué dans sa globalité. Chez Transitions, nous mettons souvent en avant une phrase empruntée à Umberto Eco qui résume bien notre façon de travailler: « A tout problème complexe, il y a une solution simple et elle est mauvaise ».   C&E : Quel regard portez-vous sur la situation actuelle de l’agriculture, ses enjeux ou encore les débats sur les EGA ? E.B. : Le secteur agricole ne peut pas changer ses pratiques du jour au lendemain, du fait qu’il travaille avec la nature, dans des conditions pédoclimatiques de plus en plus complexes avec l’impact des changements climatiques et sur un pas de temps long. Ce qui m’épate, ce sont les acteurs qui disent : « mettons en place un cahier des charges contraignant, ils vont s’adapter ». Tendre par exemple vers la suppression ou le remplacement des molécules toxiques des phytosanitaires n’est pas si simple, et ne peut en aucun cas se faire si il n’y a pas une valorisation économique des pratiques plus respectueuses de l’environnement et de la santé des agriculteurs et des consommateurs. L’alimentation est pour moi un bien commun. Dans ce sens, les EGA sont une belle initiative sur le papier car il me paraît pertinent de réunir l’ensemble des parties prenantes pour échanger et construire un projet sociétal autour de l’alimentation. Mais lors des EGA, il n’a pas été question de concertation ni de co-construction. Il a juste été question d’une consultation c’est à dire une succession de discours de posture. C’est décevant car les suites ne sont pas à la hauteur des ambitions. C&E : Quelles sont les voies de progrès selon vous pour améliorer la concertation entre les ONG et le secteur agricole ? E.B. : Ce que les filières agricoles ne comprennent peut-être pas encore bien, c’est que concerter ne veut pas dire négocier. Ce n’est pas le but ! La concertation implique de mettre tous les sujets sur la table ce qui permet d’ailleurs d’apporter des éclairages socio-économiques et/ou réglementaires aux ONG, de lister les points d’accords pour les renforcer et les points de désaccords pour identifier ensemble quelles solutions mettre en œuvre pour tenter de transformer des points de désaccords en points d’accord. Et contrairement à ce que s’imaginent les filières agricoles, il n’y en a pas tant de désaccords que ça. Les représentants des ONG sont très intéressés par les visites terrain pour aller au cœur des enjeux et se confronter à la réalité. Non pas parce qu’elles sont déconnectées des enjeux, mais parce qu’elles ont besoin de s’alimenter de cette réalité du quotidien agricole. Plus d’échange et de transparence en somme. Et surtout, pour les deux parties, ne pas jouer à faire semblant ! C’est d’ailleurs mon travail en tant que tiers de confiance de veiller à l’authenticité des démarches de concertations. Interbev en est l’exemple parfait. In fine, au même titre que les filières agricoles ont plusieurs collèges (agriculteurs, agroalimentaire, distribution), pourquoi ne pas envisager que des représentants de la société civile (ONG, chercheurs, association de consommateurs etc…) puisse siéger dans les instances de gouvernance des interprofessions sous la forme d’un comité de conseil et de suivi par exemple ?
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